N°18: Le temps d’intégrer
Juste le temps de digérer ce que je vis
14h20, Takayama préfecture de Gifu direction Nagoya - Japon dans le train.
Ces dernières semaines, je ressens une hésitation nouvelle.
Une énorme retenue instinctive.
C’est la première fois depuis que j’ai Instagram que je ne partage pas ce que je vis sur l’instant. Et ce silence n’est pas un vide, il est plein.
Avant de poster je me demande si c’est pour express ou impress ? control ou connect ?
J’ai eu envie de revenir à l’essentiel. De m’immerger vraiment. “Soak in the culture. Vivre sans traduire immédiatement. Observer, ressentir, me laisser déplacer. Écrire le soir ce que la journée a fait naître en moi, reprendre mon journal de bord, sans le projeter aussitôt à l’extérieur. Sans réaction. Sans performance.
Ouvrir Instagram, aujourd’hui, est souvent synonyme de stress pour moi. Une ouverture sur un monde que je ne vis pas vraiment, saturé d’images, de récits fragmentés, d’informations continues. Je me sens traversée, parfois submergée. Et je sais que je ne suis pas la seule. Nous voyons tellement la vie des autres que nous oublions parfois ce que cela fait de vivre la nôtre pleinement, sans le partager.
Pendant ce voyage, j’ai croisé une Américaine du Colorado, sur les routes depuis quatre ans, vivant de la création de contenu. Elle m’a expliqué qu’aux États-Unis, beaucoup de gens ne savent pas voyager , alors elle a fait de cette compétence intuitive un métier, qu’elle monétise. Pour elle, c’est simple.
Vous vous etes jamais dit que parfois l’énergie de certaines cultures donnaient des ailes à nos peurs. Par exemple lorsque je suis avec des américains, je n’ai pas honte d’exprimer mes rêves les plus fous, comme une manifestation à les vivre haut et fort. Avec les Français je ressens plus de poids à être différente ou faire différemment.
Pour moi, ce qui est naturel, c’est autre chose.
C’est observer le quotidien brut d’une culture, écouter ses gestes, ses silences, ses contradictions. Toutes ces nuances. C’est comprendre comment les autres pensent, et voir ce que cela vient transformer en moi. Voyager n’est pas une performance : c’est une traduction intérieure.
Comprendre en profondeur les entrailles du pays de la culture pour voir le mirroir de ce que ça révèle sur moi, toi et nous.
Je réalise aussi que je n’ai jamais vraiment partagé sur l’instant. Naturellement, j’ai toujours posté des choses des mois, parfois des années après les avoir vécues. Quand elles étaient intégrées. Quand elles avaient trouvé leurs mots. Poster immédiatement a souvent ressemblé à un geste mimétique et dans ce mouvement, quelque chose perdait de son essence.
J’ai choisi de partager ce voyage autrement. Avec peu de personnes. Les dix doigts de ma main. Parce que c’est l’un des plus beaux voyages de ma vie, et que ce qui est précieux demande de l’intimité. Je prends le temps. J’utilise Polarsteps pour le fil, Substack pour la profondeur. Parce que je reste et je suis une littéraire dysorthographique. Trois mots ne me suffisent plus pour transmettre l’énergie d’un lieu, ni pour ressentir pleinement ce que je vois.
Comme dans le souffle.
Ce n’est pas seulement l’inspiration ou l’expiration qui comptent. C’est l’après. Le moment d’intégration.
Celui que l’on oublie trop souvent et qui est le plus important.
J’ai profondément envie de partager. De connecter. De transmettre ce qui change ma perception du monde.
Mais j’ai aussi besoin de garder certaines choses encore un peu pour moi. Parce que je ne les ai pas encore totalement digérées. Et parce que je crois, de plus en plus, à la valeur de ce qui reste en maturation.
et honnêtement, je suis parfois gênée de partager sur les réseaux, parce que je ne sais pas toujours quoi dire, ni comment le dire. Mon intention n’est jamais de saturer. Nous le sommes déjà tellement. Ça me rend heureuse de voir les gens heureux mais ce que j’aime vraiment, c’est quand on me le raconte profondément. Quand il y a des mots. Du contexte. Du vécu.
Alors je choisis ce rythme-là. L’expérience avant le récit. L’intégration avant la transmission.
Et quand je partagerai, ce sera depuis cet endroit calme et vrai, celui qui a pris le temps de comprendre.

